RELATION ETAT-PRESSE: 20 ANS APRÈS, LA PRESSE SE BRAQUE

La journée du 13 août 2024 restera dans les annales de la presse sénégalaise. Ce jour, la Coordination des Éditeurs et Professionnels de la Presse Sénégalaise (CDEPS) a décrété une journée sans presse, un acte fort que revendique le patronat de la presse vis-à-vis d’une situation critique que traverse l’ensemble du secteur médiatique du pays. Cette sombre journée, qui n’est pas sans rappeler celle de 2004 sous la présidence d'Abdoulaye Wade, se veut être une sonnette d’alarme face à des difficultés économiques et financières auxquelles la presse nationale demeure confrontée. Une alarme qui cependant démontre l’imbroglio au sein des acteurs attitrés du secteur des médias ; entre patrons-éditeurs de presse et jeunes reporters, le point d’achoppement est loin d’arrivé comme espéré. 




Crédit Photo : Photo prise du quotidien sénégalais E-média 


Aujourd’hui, le Sénégal vit une journée particulière de son histoire médiatique. Une journée visiblement sombre marquée par le silence des médias, en raison de la « Journée sans presse » décrétée par la Coordination des éditeurs et des patrons de presse du Sénégal (CDEPS) avec comme chef de file le Président du réseau Africomes, propiétaire des quotidiens Stade et Sunu Lamb. Cet événement, qui datait de 2004 sous la présidence d’Abdoulaye Wade, réapparaît aujourd'hui, mettant un accent pointu sur les difficultés grandissantes auxquelles sont confrontés les acteurs du secteur médiatique au Sénégal. Cette initiative, plus qu'un simple acte symbolique, est une sonnette d'alarme sur la situation préoccupante et inquiétante des médias sénégalais, accablés par des défis économiques, financiers et juridiques.




Un retour à une pratique vielle de 20 ans 


Pour comprendre la portée de cette journée, il est important de revenir en arrière, à l’époque où elle avait été instituée pour la première fois. En 2004, le paysage médiatique sénégalais était déjà en proie à des tensions avec les autorités d’alors, notamment en raison des tentatives de musellement de la presse et des pressions financières, déclarait le corps de la presse en entier. Aux temps, la journée sans presse était une réponse directe à ces dernières exercées contre les entreprises qui sont appelées à payer les impôts. C'est aussi un moyen pour les journalistes et les patrons de presse de protester contre les tentatives de contrôle étatique et les difficultés économiques qui menaçaient de plein fouet l'état de liberté de la presse sénégalaise. Aujourd’hui, cette journée noire au plus sombre refait surface, mais dans un contexte encore plus alarmant. Si la liberté de la presse reste une préoccupation majeure pour tout le secteur de la presse, les problèmes économiques et financiers le sont encore plus pour le patronat de la presse nationale. Fort de tous les privilèges économiques et financiers, notammant le Fonds d'Appui à la Presse et autres dont le patronat bénéficiait grandement au détriment des jeunes reporters coincés dans les coins et recoins à la recherche des nouvelles du lendemain. En réalité, il ne souffre d'aucune contestation que le secteur médiatique sénégalais est actuellement dans une crise sans précédent. Avec des entreprises de presse qui peinent réellement à subsister face à des charges fiscales qu'elles jugent énormes. Une chose qui suppose les grosses sommes d'argents décaissées par le régime d'antan en passant par le canal des patrons de presse ne sont jamais arrivés à bon port, le tout couplé à un marché publicitaire quasiment en perte de vitesse et qui ne satisfait plus son monde avec des publicités qui mêmes réparties en entier ne couvrent pas tous les médias y compris les sites internets. Ces derniers poussent comme des « mouches » et se revendiquent comme ayant droit aux conventions délivrées par l’Etat. Évidemment, des conventions et appuis à la presse qui sont coupées de leurs ailes par le nouveau régime en place au Sénégal depuis le 24 Mars dernier. Ce nouveau gouvernement avec en tête de file, le Président de la République, Bassirou Diomaye FAYE entend remettre les choses à plat, rebattre les cartes pour une égalité des chances de tous, le tout basé sur le triptyque Juba -Jubbal-Jubbanti.



La pression fiscale lourde à supporter, mais logique


L’un des problèmes les plus aigus auxquels fait face la presse sénégalaise est la pression fiscale. Le fisc sénégalais applique des taxes jugées excessives selon les acteurs du secteur. Ces dernières disent-ils rendent la viabilité économique des entreprises de presse extrêmement difficile au jour le jour. Ces taxes touchent non seulement les revenus publicitaires, mais aussi les importations de matériel de production, les abonnements numériques et même les petites annonces, qui par moment étaient une source de revenus énorme pour les journaux en particulier et la presse en général, sont devenus aujourd’hui des intrants insignifiants pour la survie économique et financière des médias sénégalais. Les acteurs de la presse dénoncent un traitement fiscal sévère comparé aux réalités de leur secteur. Certes, la presse joue un rôle prépondérant dans la vitalité démocratique, en informant le public et en servant de contre-pouvoir notamment certains médias. Pourtant, elle est soumise à des obligations fiscales qui ne tiennent pas compte de cette spécificité et de la fragilité économique du secteur. La conséquence est la fermeture progressive de plusieurs organes de presse, l’appauvrissement du contenu médiatique et, par ricochet, une perte de diversité et de qualité dans l’information disponible pour les citoyens.


Un marché publicitaire en déclin


Parallèlement à la pression fiscale, le marché publicitaire, qui est la principale source de revenus des médias, est complètement aux aboies au Sénégal. C’est un phénomène qui peut s’expliquer par plusieurs facteurs, notamment la concurrence accrue des plateformes numériques internationales comme Facebook, Instagram et Google entre autres , qui attirent une partie importante des budgets publicitaires au détriment des médias locaux. Qui plus est ces derniers jouent un rôle essentiel jugé plus satisfaisant par les populations et occupent une place centrale dans la place publique. Cette situation est largement exacerbée par la crise économique générale que traverse le pays, qui pousse les entreprises de presse à redéfinir leurs dépenses quotidiennes, un rebranding holistique du business plan y compris la recherche de publicités de qualités qui impactent naturellement sur la croissance économique stable de ces médias. Ces derniers, déjà fragilisés par la concurrence internationale au Sénégal l’exemple de la BBC et France 24 qui s’implantent partout d’ailleurs en Afrique, y a aussi les taxes élevées qui plongent la presse sénégalaise dans une situation de plus en plus intenable. Ainsi, ils peinent à rémunérer correctement et convenablement leurs journalistes malgré une convention qui statue bien sur ces cas de figure. Il y a aussi d’immenses difficultés à maintenir une production de qualité, et à financer leur développement, notamment dans le numérique, où se joue désormais une part essentielle de la bataille de l'information.



La liberté de la presse en péril


Au-delà des questions économiques, la "Journée sans presse" est aussi un rappel de l’importance de la liberté de la presse au Sénégal. Si le pays jouit d'une relative liberté d'expression comparé à d'autres nations africaines où la presse est bafouée et chahutée de tout bord. Cette liberté est fragile et constamment menacée. Les pressions politiques et économiques, qu'elles viennent du gouvernement ou des acteurs privés, sont une réalité quotidienne pour de nombreux journalistes. La situation est d'autant plus préoccupante que la crise économique affaiblit les médias, les rendant plus vulnérables aux pressions. Un média en difficulté financière est moins à même de résister aux tentatives de censure ou de manipulation, et plus susceptible de céder à la tentation de l'autocensure pour éviter des représailles fiscales ou des pertes publicitaires. Ainsi, la crise économique des médias n’est pas seulement un problème financier, mais aussi un problème démocratique, car elle menace directement la capacité des journalistes à faire leur travail en toute indépendance.



Appel à une réforme urgente d’un secteur en perte d’autonomie 


Face à cette situation critique et urgente, les acteurs du secteur appellent à une réforme en profondeur du cadre fiscal et réglementaire des médias au Sénégal. Ils demandent, entre autres, une réduction des taxes, des subventions pour soutenir les entreprises de presse, et une régulation du marché publicitaire pour limiter la domination des géants du numérique. Ils plaident également pour une plus grande reconnaissance du rôle vital des médias dans la société, et pour des mesures spécifiques qui tiennent compte de la fragilité économique de ce secteur stratégique. Sans de telles réformes, le risque est grand de voir disparaître une part importante de la presse sénégalaise, avec des conséquences graves pour la diversité de l'information et la santé de la démocratie. La "Journée sans presse" de ce mardi 13 Août 2024 est une journée noire manifestée par la presse nationale avec en tête de gondole le CDEPS. C’est l’occasion ultime pour tous les acteurs de la société sénégalaise d’approfondir sur les questions de l’heure. Elle nous rappelle que la liberté de la presse et la viabilité économique des médias sont intimement liées, et que l’une ne peut survivre sans l’autre. Pour préserver un paysage médiatique stable, diversifié et indépendant, des mesures urgentes sont nécessaires, tant au niveau fiscal qu’économique, pour permettre aux médias de continuer à jouer leur rôle indispensable dans la société. Le silence de la presse aujourd'hui est un appel à l'action, pour que demain, la voix des médias puisse continuer à se faire entendre, librement et sans entraves.




Mamadou Elhadji LY/CESTI 

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