LES INTELLECTUELS ET LA POLITIQUE, UN MYTHE AU SENEGAL
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Depuis son apparition dans la scène politique sénégalaise, le PASTEF a su cristalliser le mécontentement de larges segments de la population en proposant une alternative audacieuse et radicale. Derrière ce succès se cache une stratégie articulée autour des principes gramsciens d'hégémonie et de contre-hégémonie, visant à mobiliser les intellectuels organiques pour défendre une idéologie censée promouvoir la souveraineté nationale, la rupture avec le système en place, et une transformation systémique du pays. Mais si cette approche a permis au PASTEF d'obtenir un soutien populaire significatif, l’exercice du pouvoir révèle désormais des contradictions qui ébranlent la confiance des citoyens. Cette situation pose une question essentielle : quel rôle les intellectuels peuvent-ils jouer pour défendre les intérêts du Sénégal au-delà des simples slogans et des promesses non tenues ?
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| Crédit Photo : Editions L'Harmattan |
Gramsci et les intellectuels organiques : le socle d’une idéologie en action
Antonio Gramsci, théoricien marxiste italien, a souligné l'importance des intellectuels dans la construction et la préservation des idéologies dominantes. Selon lui, les intellectuels ne sont pas de simples observateurs, mais des acteurs engagés au service d'une classe sociale. Ils participent activement à la consolidation du pouvoir, notamment en ancrant des idées et des visions du monde qui justifient et perpétuent le statu quo. Gramsci distingue les intellectuels organiques, intimement liés à une classe sociale émergente et engagés dans une lutte pour imposer une idéologie spécifique, et les intellectuels traditionnels, souvent perçus comme neutres mais soutenant indirectement l'ordre en place.
Au Sénégal, le PASTEF a exploité ce concept en ralliant des intellectuels organiques à sa cause avant même d'accéder au pouvoir. En développant une idéologie de « rupture » et en mobilisant des penseurs, enseignants, artistes et influenceurs, le parti a su imposer des idées jusque-là dissidentes comme des thèmes centraux du débat public. Les concepts de « souveraineté », « transformation systémique » et « projet de société » ont ainsi gagné en hégémonie, au point de structurer l’aspiration populaire à une refonte de l’ordre politique et économique sénégalais.
L’hégémonie des idées de rupture : une réponse au désenchantement populaire
Les idées véhiculées par le PASTEF, bien qu’ambitieuses et audacieuses, ont trouvé un écho important dans une société sénégalaise confrontée aux difficultés du quotidien : chômage des jeunes, montée des inégalités, inflation galopante, scandales de corruption et atteintes aux libertés. Le régime de la coalition Benno Bokk Yakaar, au pouvoir avant 2024, a été accusé d’avoir échoué à répondre aux attentes de la population, aggravant le désenchantement populaire et alimentant la montée en puissance des revendications pour un changement radical.
Le PASTEF a su capitaliser sur ce climat en se positionnant comme une force de « rupture » et en mobilisant les intellectuels pour élaborer une vision alternative appelée « le projet ». Grâce à une rhétorique populiste, le parti a créé un consensus autour d’une volonté de changement et a promis de répondre aux aspirations des Sénégalais pour plus de justice sociale, de transparence et de souveraineté. Ce programme a séduit un électorat lassé des pratiques clientélistes et de la précarité économique.
Les contradictions de l’exercice du pouvoir : quand les idéaux se heurtent aux réalités
Toutefois, l’exercice du pouvoir a révélé de profondes contradictions au sein du PASTEF. Loin de la transformation systémique annoncée, le parti a fait face aux écueils classiques du pouvoir, multipliant les compromissions. Les critiques se sont multipliées quant à son recours au clientélisme politique, ses alliances avec des figures controversées, ainsi que sa gestion économique et les difficultés qui en ont découlé. Ces éléments ont progressivement érodé la crédibilité du parti et de ses soutiens intellectuels.
La montée des scandales, les renoncements et les virages inattendus ont fait douter de la capacité du PASTEF à apporter le changement promis. Les intellectuels qui avaient contribué à façonner l’idéologie du parti se trouvent dès lors confrontés à un dilemme : doivent-ils continuer à soutenir un projet qui semble trahir ses idéaux ou se positionner en faveur de l’intérêt supérieur du Sénégal ? Cette question ramène au cœur de la réflexion gramscienne sur le rôle des intellectuels et leur responsabilité dans la défense des valeurs d’une société.
La nécessité d’une contre-hégémonie : redonner un sens à l’engagement intellectuel
Pour Gramsci, le véritable engagement intellectuel ne consiste pas à soutenir aveuglément une cause, mais à défendre les intérêts de la nation dans sa globalité. Les intellectuels sénégalais, qu’ils soient enseignants, artistes, leaders religieux ou influenceurs, ont aujourd’hui la responsabilité de promouvoir un modèle de société qui dépasse les slogans populistes et réponde aux aspirations profondes du peuple. Face aux renoncements du PASTEF, ils doivent se réapproprier le concept de contre-hégémonie pour offrir une alternative fondée sur les valeurs de justice sociale, de probité et d’inclusivité.
Cette contre-hégémonie implique un retour aux principes fondamentaux du « vivre-ensemble » et aux repères culturels et moraux du Sénégal. Il est essentiel de reconstruire une vision de développement respectueuse des attentes de tous les citoyens, et non plus orientée vers les intérêts d’un groupe restreint. Ce travail de longue haleine requiert une « guerre de position » sur les plans éducatif, culturel et médiatique. Les intellectuels doivent investir le champ des idées, conscientiser les citoyens et promouvoir une réflexion collective sur l’avenir du Sénégal.
Un appel à l’engagement pour un Sénégal inclusif et prospère
Dans ce contexte, le rôle des intellectuels ne se limite plus à une critique passive. Il leur revient de s’engager activement pour défendre une vision d’un Sénégal uni et souverain, répondant aux besoins réels de la population. Cet engagement dépasse les affiliations politiques et nécessite un sursaut collectif pour restaurer la confiance entre les citoyens et leurs dirigeants. Une telle démarche peut s’incarner dans une mobilisation autour des principes de solidarité, d’intégrité et de transparence, avec un souci constant de justice sociale.
Au Sénégal, la production et la structuration d’une contre-hégémonie durable sont plus nécessaires que jamais. Le pays a besoin de penseurs et de leaders d’opinion capables de proposer une alternative cohérente, qui transcende les luttes partisanes et mette en avant les valeurs fondamentales de la société sénégalaise. C’est seulement ainsi que le Sénégal pourra renouer avec l’espoir et construire un avenir stable et prospère pour les générations futures.
Mamadou Elhadji LY / CESTI
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