MALI - POLITIQUE : CHOGUEL MAÏGA LIMOGÉ
Le mercredi 20 novembre 2024, à la surprise générale, le Président de la transition malienne, Assimi Goïta a pris la décision de démettre de ses fonctions le Premier ministre Choguel Maïga, ainsi que l'ensemble des membres de son gouvernement. Cette annonce est faite à travers un décret lu par le secrétaire général de la présidence à la télévision nationale (ORTM). Elle marque un tournant décisif dans le parcours politique du pays et la gestion de la transition qui dure désormais depuis plus de trois ans. Ce départ qui intervient après plusieurs semaines de tensions internes au sein du gouvernement de transition, soulève de nombreuses interrogations quant à l'avenir politique du Mali et à l'issue de la transition en cours.
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| Crédit Photo : Jeune Afrique, Choguel Maïga, ancien Premier ministre du Mali |
Un Premier ministre au cœur de la tourmente
Choguel Maïga, qui occupait le poste de Premier ministre depuis juin 2021, a vu son mandat marqué par des périodes de tensions et de confrontations avec divers acteurs politiques, civils et militaires. Ancien cadre du Mouvement patriotique pour le salut du Mali (MPSM), il a longtemps incarné la figure de proue de la junte au pouvoir après le coup d'État du 18 août 2020, qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta. Cependant, son action à la tête du gouvernement a été marquée par des critiques persistantes sur la gestion de la transition, notamment en raison de la lenteur du processus de réformes et de la question des élections qui devraient marquer le retour à un régime constitutionnel. Les tensions ont culminé le samedi 16 octobre 2024, lors d’une interview de Choguel Maïga dans laquelle il a sévèrement critiqué la gestion de la transition. Le Premier ministre a dénoncé la manière dont les décisions concernant l'avenir du pays étaient prises, reprochant aux membres de la junte de ne pas être impliqués dans les discussions sur les grandes orientations politiques et institutionnelles. Il a également mis en cause le processus électoral, qu’il considérait comme « unilatéral » et dont les résultats risquaient de compromettre la stabilité politique du pays. Cette sortie en public a été perçue comme une remise en cause directe de l’autorité du président de la transition, le colonel Assimi Goïta, et de l’ensemble de la junte, déjà affaiblie par des critiques internes et externes sur sa gestion du pays.
Une décision brutale de la junte
Le limogeage de Choguel Maïga et de son gouvernement ne semble pas avoir été une décision spontanée. En réalité, cette annonce était fortement attendue après les déclarations du Premier ministre, jugées comme une provocation par les cercles dirigeants du pays. Assimi Goïta, après avoir assuré le rôle de chef d'État de facto depuis le coup d'État de 2021, a clairement démontré son intention de ne pas tolérer de contestations publiques qui remettent en cause l'unité de la junte et la gestion de la transition. La réponse brutale de la junte s’inscrit dans un contexte de renforcement de son pouvoir et de la consolidation de son autorité sur les institutions. L’éviction de Choguel Maïga pourrait également être vue comme un avertissement adressé à toute personne ou groupe cherchant à défier l'ordre établi par la junte. La transition malienne, déjà sous forte pression en raison des défis sécuritaires, économiques et diplomatiques, risque de s’engager dans une nouvelle phase de centralisation du pouvoir autour d'Assimi Goïta, qui reste le principal acteur politique du pays.
Les enjeux politiques : vers une crise de gouvernance
Le limogeage de Choguel Maïga soulève de nombreuses questions sur l’avenir immédiat du Mali et la manière dont la junte entend gérer les tensions internes croissantes. Si Assimi Goïta conserve une légitimité parmi certains segments de la population et des militaires, une telle décision pourrait en revanche renforcer les critiques contre le régime, notamment au sein de l’opposition politique et des organisations de la société civile. L’unité fragile au sein du gouvernement de transition risque de se fissurer davantage, et le processus électoral, tant attendu par la population, pourrait devenir un terrain de conflit. Dans un contexte où les élections sont supposées marquer la fin de la transition, le départ de Choguel Maïga pourrait compliquer les perspectives d’un retour à un régime constitutionnel stable. En effet, une telle transition exige de construire un consensus national, et des démissions à ce niveau risquent de favoriser une polarisation accrue de la politique malienne. De plus, l’opposition pourrait saisir cette occasion pour dénoncer la concentration des pouvoirs entre les mains de la junte, exacerbant les tensions politiques qui existent déjà dans le pays. Choguel Maïga, de son côté, semble vouloir se repositionner sur l’échiquier politique, en s'ouvrant à l’opposition. Toutefois, un tel virage politique ne sera pas sans risques. Son avenir politique dépendra de sa capacité à se défaire des accusations portées contre lui par certains de ses anciens alliés au sein du gouvernement. Ces derniers l’accusent, en effet, de haute trahison et de tentative de sabotage de l’ordre établi, des accusations qui risquent de le placer dans une position difficile vis-à-vis des institutions judiciaires, dominées par la junte. Maïga devra donc naviguer avec prudence dans cette nouvelle phase de sa carrière politique, en évitant d’aggraver les tensions avec les autorités actuelles tout en consolidant une nouvelle base de soutien.
La justice, un nouvel acteur politique ?
L’une des questions qui se pose après cette éviction est celle du rôle de la justice malienne, qui reste étroitement liée à la junte au pouvoir. Le cadre juridique et judiciaire du pays pourrait devenir un instrument crucial dans la lutte politique entre les anciens alliés, et en particulier dans les affaires judiciaires qui pourraient découler des accusations de haute trahison visant Choguel Maïga. La question de la justice dans un pays en pleine transition politique est d’autant plus délicate que la transparence des procédures pourrait être perçue comme biaisée, ce qui risquerait d’entraîner des réactions négatives tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Un avenir incertain pou le Mali
La démission de Choguel Maïga représente bien plus qu'un simple changement de gouvernement. Elle marque un tournant dans le processus de transition du Mali, qui continue de se débattre entre un désir de stabilité et des conflits internes. Le pays est à la croisée des chemins : comment concilier la nécessité de réformes politiques profondes avec les tensions croissantes entre les différents pouvoirs en place ? Le limogeage de Maïga, s’il permet à la junte de renforcer son contrôle immédiat, pourrait également aggraver les fractures sociales et politiques existantes, d’autant plus que la perspective des élections présidentielles reste floue. L’avenir du Mali dépend désormais de la manière dont les dirigeants réussiront à naviguer entre ces défis complexes et à maintenir un semblant d’unité nationale.
Mamadou Elhadji LY / CESTI
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