SÉNÉGAL - HISTOIRE : CE QU’IL FAUT ATTENDRE DE LA COMMÉMORATION DU MASSACRE DE THIAROYE

Le 1er décembre 1944, dans le camp militaire de Thiaroye, au Sénégal, un événement tragique a marqué à jamais les relations entre l'Afrique et la France. Des dizaines, voire des centaines de tirailleurs sénégalais des soldats africains ayant combattu sous le drapeau français durant la Seconde Guerre mondiale furent massacrés par l'armée française. Leur crime ? Avoir revendiqué des droits légitimes : leurs indemnités de captivité et primes de démobilisation promises, mais jamais ou mal versées. Aujourd'hui, alors que l'on s'apprête à commémorer le 80e anniversaire de ce massacre, cette tragédie demeure entourée de zones d'ombre, révélant les tensions persistantes entre mémoire coloniale, quête de justice et devoir historique.





Crédit Photo : Afriquinfos, Les Tirailleurs Sénégalais à Thiaroye avant le massacre 



Un massacre encore entouré de mystères

Les événements survenus à Thiaroye sont parmi les plus sombres de l’histoire coloniale française. Les récits divergent selon les sources : les autorités coloniales de l'époque ont qualifié ces actes de répression face à une « mutinerie », tandis que de nombreux historiens et militants parlent clairement de « massacre prémédité ». Le nombre exact des victimes reste incertain, oscillant entre 35 et 300 selon les témoignages et archives disponibles. Cette disparité est aggravée par l’accès limité aux documents militaires français, encore partiellement classifiés. Pour Armelle Mabon, historienne et experte de la question, la répression n'était pas spontanée. Des tensions existaient bien avant l’arrivée des tirailleurs à Dakar, notamment à Morlaix, en France, où ces soldats avaient déjà manifesté leur mécontentement face au non-respect des engagements pris par l’administration coloniale.



Les enjeux de la commémoration des 80 ans

Cette année, la commémoration prend une dimension particulière. Une demande a été formulée par cinq députés français pour la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le massacre de Thiaroye. Si cette initiative reçoit le feu vert, elle pourrait débuter dès mars 2025. Trente députés seraient chargés d’auditionner historiens, descendants de victimes et membres des institutions françaises afin de faire toute la lumière sur ces événements. L'objectif ? Identifier le nombre exact des victimes, révéler les circonstances précises du massacre, et, surtout, établir des responsabilités. Pour l'ancien président François Hollande, qui avait reconnu en 2014 une « répression sanglante », il s’agit d’un « massacre » qu’il faut regarder en face. Pourtant, aucune reconnaissance officielle pleine et entière n’a encore été actée par la France, ce qui alimente un ressentiment croissant, notamment au Sénégal. La mention « Morts pour la France », récemment accordée à six tirailleurs exécutés, bien que symbolique, est jugée insuffisante par les historiens et les militants.



Une mobilisation locale et nationale au Sénégal

Au Sénégal, la commémoration est marquée par une série d'initiatives pour sensibiliser la population, notamment les jeunes, à cette page sombre de l'histoire. À Thiaroye-sur-Mer, une randonnée pédestre a été organisée par le maire El Mamadou Ndiaye pour souligner l’importance de préserver cette mémoire. Lors de cet événement, le maire a appelé à la construction d’un mémorial national en hommage aux tirailleurs, insistant sur la nécessité de rendre justice : « Thiaroye est une terre de mémoire. Ce qui s’est passé n’a pas encore été pleinement révélé. Nous demandons justice pour nos ancêtres et pour tous ceux qui reposent ici. ». Les célébrations incluront également des conférences, des projections de films historiques et des hommages symboliques, renforçant ainsi le lien intergénérationnel autour de ce devoir de mémoire. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte politique particulier, où le nouveau gouvernement sénégalais, dirigé par le Premier ministre du Sénégal, adopte une posture plus ferme face à la France.


La diplomatie sénégalaise en mutation

Ousmane Sonko, dans un discours prononcé le 28 juillet 2024, a affirmé que la France ne pouvait plus écrire seule l’histoire de Thiaroye. « Ce n’est pas à elle de fixer le nombre d’Africains trahis ni le type de reconnaissance qu’ils méritent », a-t-il déclaré, marquant une rupture avec la diplomatie traditionnelle sénégalaise. Cette prise de position s’inscrit dans une volonté plus large de réhabilitation des héros africains et de réappropriation du récit historique national. Pour le Sénégal, la justice ne se limite pas à des gestes symboliques, mais inclut des réparations concrètes et la reconnaissance de la pleine contribution des tirailleurs sénégalais à la défense de la France.



La France face à un passé toujours douloureux

Malgré les déclarations d’anciens présidents comme François Hollande, la reconnaissance française reste incomplète. Le silence ou l’ambiguïté autour de Thiaroye reflète un malaise plus profond : celui de la gestion du passé colonial. La création d’une commission d’enquête pourrait être une première étape pour briser ce silence institutionnel. Toutefois, cela soulève des interrogations sur la capacité de la France à affronter pleinement cette vérité historique. Pour de nombreux historiens, une reconnaissance complète implique d’ouvrir les archives, de révéler le nombre exact de victimes, et de mettre en œuvre des réparations. Mais au-delà des chiffres, il s’agit de reconnaître la dignité bafouée de ces hommes qui ont sacrifié leur vie pour une nation qui ne leur a pas rendu justice. La commémoration du massacre de Thiaroye rappelle que la lutte pour la justice historique est loin d’être achevée. Elle symbolise également un combat plus large pour l’Afrique : celui de réécrire une histoire souvent racontée par d’autres. Comme le souligne l’historien Ibrahima Thioub, « reconnaître Thiaroye, c’est reconnaître la dignité bafouée de milliers d’hommes et de femmes africains. »


À Thiaroye-sur-Mer, l’héritage de 1944 dépasse la seule commémoration. La promotion du tourisme mémoriel est désormais perçue comme un levier de développement local. Les autorités espèrent que ces célébrations attireront des visiteurs et contribueront à l’économie locale, tout en honorant les sacrifices du passé. En ce 80e anniversaire, le monde aura les yeux tournés vers Thiaroye. Maintenant, il reste à savoir si la France, et avec elle l’Europe, seront prêtes à affronter ce passé colonial douloureux et triste dans toute sa vérité. Plus qu’une question de mémoire, il s’agit d’un impératif de justice et d’humanité.





Mamadou Elhadji LY / CESTI





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