BURKINA FASO - POLITIQUE : APOLLINAIRE KYELEM LIMOGÉ DE LA PRIMATURE

Le Burkina Faso traverse une période tumultueuse, où l’instabilité politique se mêle à une crise sécuritaire de plus en plus inquiétante. Le 6 décembre 2024, Apollinaire Kyelem, Premier ministre du pays depuis 2022, a été limogé par Ibrahim Traoré, président de la transition burkinabé, dans un décret officiel lu par le secrétaire général du gouvernement, M. Mathias Traoré, au journal télévisé de la chaîne nationale RTB. Ce geste marque la fin d’une collaboration de deux ans, et reflète une fois de plus la fragilité des institutions du pays, dont la transition semble se dérouler sous des auspices incertains.




Crédit Photo : leFaso.net, Apollinaire Kyelem ancien Premier ministre du Burkina Faso 




Une décision qui suscite des interrogations

Le décret du président Ibrahim Traoré, qui met fin aux fonctions du Premier ministre et dissout l'ensemble du gouvernement, a été lu de manière brève, sans explication détaillée des raisons sous-jacentes de cette décision. L’annonce a immédiatement suscité des interrogations, car les motifs de ce limogeage n’ont pas été précisés. À ce jour, la dissolution du gouvernement n'est accompagnée d'aucune déclaration officielle sur les raisons précises de cette rupture, alimentant ainsi des spéculations sur les tensions internes au sein de la junte militaire qui gouverne le pays. D’après l’article 2 du décret, les membres du gouvernement démis de leurs fonctions continueront d’expédier les affaires courantes jusqu'à la formation d’un nouveau gouvernement. Cette gestion intérimaire pourrait prolonger une incertitude politique et administrative qui, depuis le coup d’État de 2022, caractérise la gestion du pays. Cette décision s’inscrit dans un cadre plus large d’instabilité politique qui n’a cessé de marquer le Burkina Faso depuis son indépendance, et particulièrement depuis les derniers coups d'État militaires successifs, culminant avec l'éviction de l’ancien président Roch Marc Christian Kaboré en janvier 2022.



L'instabilité sécuritaire et sociale, un défi toujours plus grand

Le Burkina Faso se trouve aujourd’hui confronté à une grave crise sécuritaire, exacerbée par les attaques djihadistes dans la région des trois frontières, à cheval entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Les attaques de groupes armés islamistes ont fait des milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés internes. Les autorités du pays ont longtemps misé sur un renforcement des capacités militaires et des alliances avec des puissances comme la Russie et la Chine, mais l’efficacité de cette stratégie reste questionnée. L’instabilité sécuritaire s’est en effet intensifiée au point que certaines zones du pays échappent totalement au contrôle de l'État. Les autorités actuelles semblent particulièrement préoccupées par la montée des violences dans les régions périphériques et même à Ouagadougou, la capitale, où des attaques djihadistes ont fait plusieurs victimes ces derniers mois. Dans un contexte où l’État central peine à offrir une réponse adéquate, les forces armées burkinabè, qui souffrent également d’un manque de moyens et d’équipements, font face à un défi monumental pour sécuriser le territoire.


En parallèle, la situation sociale ne s’est pas améliorée depuis le coup d'État. L'une des mesures les plus contestées concerne le recrutement forcé de jeunes, magistrats, et fonctionnaires dans les rangs de l’armée, une politique qui s’est accélérée après la prise du pouvoir par Ibrahim Traoré. Le pays, déjà marqué par de profondes fractures sociales, voit aujourd’hui des pans entiers de sa population contraints de rejoindre les forces armées, au mépris des libertés individuelles et des droits de l’homme. Les jeunes, souvent désabusés par la situation socio-économique, sont particulièrement vulnérables à ce recrutement forcé, ce qui alimente un sentiment général de révolte et de frustration au sein de la population.



L’effritement de l’ordre constitutionnel et de la démocratie

Le Burkina Faso n’en est pas à son premier épisode de rupture avec la démocratie. Depuis son indépendance en 1960, le pays a été marqué par une succession de coups d’État militaires, et aucun président élu démocratiquement n’a pu terminer son mandat sans être déposé par l’armée. Ce phénomène se répète de manière inquiétante, et la gestion actuelle par Ibrahim Traoré ne fait pas exception à la règle. Depuis la prise de pouvoir par Traoré en 2022, l’ordre constitutionnel a été suspendu et l’organisation d’élections semble reléguée au second plan. La junte au pouvoir a proclamé sa volonté de remettre le pays sur pied à travers une transition politique, mais force est de constater que les espoirs de rétablir un processus démocratique semblent s’éloigner de jour en jour. Au contraire, la situation semble plutôt se tendre, avec des mesures répressives qui freinent toute contestation. Toute voix discordante est perçue comme une haute trahison, et la répression qui en découle est sévère, notamment par des enlèvements nocturnes d'opposants et des actes de violence à l'égard des dissidents.



Le rapprochement avec la Russie et la Chine, des promesses non tenues

Une des décisions majeures du gouvernement burkinabè a été la rupture des relations diplomatiques avec la France, l’ancienne puissance coloniale, ainsi que le retrait du pays de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Cette rupture a été suivie par un rapprochement avec la Russie et la Chine, deux puissances dont l’influence croissante en Afrique de l’Ouest est devenue un phénomène notoire. Le Burkina Faso, qui faisait autrefois partie du cercle d’influence de l’Occident, semble désormais chercher une alternative dans les alliances avec ces nouvelles puissances. Cependant, les résultats de ce rapprochement restent décevants. En dépit des promesses de soutien en matière de sécurité, de développement économique et de coopération militaire, la situation sur le terrain ne montre aucune amélioration significative. L’État burkinabè semble de plus en plus isolé, et son rapprochement avec ces nouvelles puissances n'a pas permis de résoudre les problèmes de fond qui touchent la population, notamment la question de la sécurité, de l’emploi et de la gouvernance. Au contraire, la situation semble se détériorer sur tous les fronts, notamment en matière de droits humains et de libertés publiques.


Vers une instabilité politique durable ?

Le limogeage d’Apollinaire Kyelem ne fait qu’ajouter un chapitre à une série de décisions politiques controversées et à une gouvernance caractérisée par l'instabilité. Le pays semble être pris dans un cycle de transitions militaires sans fin, dont les conséquences se font sentir sur le plan de la sécurité, de la liberté d’expression et de la vie quotidienne des Burkinabè. Avec une économie exsangue, une jeunesse désillusionnée et un climat politique de plus en plus autoritaire, le Burkina Faso semble se diriger vers une période d’incertitude prolongée. La question qui demeure est de savoir si cette transition militaire pourra un jour déboucher sur un retour à l’ordre constitutionnel et à une gouvernance démocratique, ou si le pays restera, comme cela a été le cas dans le passé, piégé dans un cycle de coups d’État et de régimes autoritaires. Ce qui est certain, c’est que la population, prise en étau entre les violences djihadistes, les répressions internes et une gouvernance de plus en plus autocratique, continue de payer le prix fort d’une crise qui semble sans fin.




Mamadou Elhadji LY / CESTI 


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