ÉDITORIAL : QUAND LA LUTTE EST PRIORITAIRE DEVANT LE FOOTBALL
La scène sportive sénégalaise a été de nouveau marquée par un affrontement inattendu. Un combat effectué non pas sur un terrain de football ou dans une arène, mais dans la hiérarchie des priorités nationales. Ce dimanche dernier, deux matchs de la Ligue 1 sénégalaise ont été reportés en raison d’un grand combat de lutte opposant Ama Baldé à Franc. Une décision qui, loin d’être anodine, soulève de nombreuses interrogations sur la place du football dans le paysage sportif du pays.
![]() |
| Crédit Photo : RFI |
Comme à l’accoutumée lors des grandes affiches de lutte sénégalaise, les autorités ont jugé nécessaire de mobiliser un nombre conséquent de forces de défense et de sécurité pour garantir le bon déroulement du combat opppos. Conséquence directe : la rencontre entre l’US Gorée et Guédiawaye FC ainsi que celle entre AJEL de Rufisque et Oslo Football Academy ont été reportées, faute d’effectifs de sécurité disponibles. Cette décision, bien que justifiée par des impératifs sécuritaires soulève une fois de plus la grande question de l’équilibre entre les disciplines sportives majeures au Sénégal. Pour la Ligue Sénégalaise de Football Professionnel (LSFP), cette situation devient intenable. L’instance dirigeante du championnat a exprimé son mécontentement face à ce qu’elle considère comme un manque de considération pour le football local. Dans un communiqué incisif, la Ligue Sénégalaise Football Professionnel dénonce un « boycott qui ne se justifie pas et cause un préjudice moral et financier aux clubs organisateurs. » Cette frustration est d’autant plus grande que ce n’est pas la première fois que le football doit s’effacer au profit de la lutte, un sport traditionnellement enraciné dans la culture sénégalaise depuis des années. Depuis des décennies, la lutte avec frappe s’impose comme le sport roi au Sénégal. Spectaculaire, ancrée dans les traditions et drainant des foules immenses et impressionnantes, le « Lamb » jouit d’une popularité qui dépasse largement les frontières du pays. À chaque grand combat, des milliers de supporters se déplacent et les audiences télévisées explosent. Ainsi, les grands promoteurs de ce sport de combat engrange énormément d’argent. Par conséquent, les autorités prennent toutes les précautions pour éviter tout débordement. En revanche, le football, bien que plus universel et médiatisé à l’international, peine à s’imposer localement face à cette domination culturelle. La situation devient problématique lorsque des événements comme celui-ci viennent perturber le déroulement normal du championnat. Cette subordination du football à la lutte met en lumière une gestion sportive qui peine à équilibrer les priorités. Le report des matchs n’a pas seulement un impact sportif, il comporte également économique. Les clubs de football déjà en difficulté pour générer des revenus suffisants se voient privés de recettes précieuses liées aux jours de match. La billetterie, les droits de retransmission et les sponsors subissent des pertes non négligeables. Pour un championnat qui cherche à se professionnaliser et à gagner en compétitivité, ces interruptions répétées constituent un sérieux frein à son développement. De plus, la situation compromet la crédibilité du championnat local. Comment attirer des investisseurs et des diffuseurs si les rencontres peuvent être annulées ou reportées à la dernière minute en raison d’un événement concurrent ? Cette instabilité fragilise non seulement les clubs, mais aussi l’ensemble de l’écosystème du football sénégalais. Face à cette problématique récurrente, la LSFP a exprimé son ras-le-bol et appelle à une réforme structurelle de l’organisation des événements sportifs. L’une des pistes évoquées serait la mise en place d’un calendrier sportif harmonisé qui tiendrait compte des grandes manifestations de lutte et de football afin d’éviter ces conflits d’intérêt. Par ailleurs, une meilleure répartition des forces de l’ordre pourrait permettre d’assurer la sécurité des deux disciplines sans qu’une ne pénalise l’autre. Une coopération renforcée entre la Fédération Sénégalaise de Football (FSF) et le Comité National de Gestion de la Lutte (CNG) pourrait aussi être une solution pour anticiper ces chevauchements d’événements. La rivalité entre la lutte et le football au Sénégal n’est pas prête de s’éteindre. Si la lutte reste le sport de cœur de nombreux Sénégalais, le football, en plein essor, ne peut plus se contenter d’un rôle secondaire. La récurrence des reports de matchs au profit de la lutte met en exergue une gestion perfectible des événements sportifs et appelle à une réflexion plus large sur l’organisation et la valorisation de toutes les disciplines. Il appartient désormais aux instances dirigeantes de prendre des décisions fermes afin d’assurer une coexistence harmonieuse entre ces deux piliers du sport sénégalais. Sans cela, le football continuera à souffrir de ces interruptions, retardant son développement et sa reconnaissance sur la scène internationale.
Mamadou Elhadji LY / CESTI

Commentaires