LES SAMEDI DE MELY : QUID D’UNE LUNE, MAIS DEUX RAMADAN
Le Sénégal est un pays de paradoxes et de contrastes. Ce 1er mars 2025 n’a pas dérogé à la règle. Alors qu’une partie des fidèles musulmans sénégalais débutait le jeûne du mois sacré de Ramadan, l’autre se préparait encore à leur dernier repas avant le lever du soleil. Comme chaque année, la question du croissant lunaire a divisé non seulement les esprits, mais aussi la pratique religieuse. Un pays, deux débuts de Ramadan et un débat aussi ancien que récurrent. Faut-il se fier aux observations locales, même si elles contredisent celles du reste du monde musulman ? Ou doit-on aligner le Sénégal sur les grandes capitales islamiques, quitte à renier l’autonomie spirituelle du pays ?
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| Crédit Photo : Seneplus |
Depuis plusieurs décennies, le Sénégal vit un ramadan à deux vitesses, au gré des positions opposées de ses principales instances religieuses chargées d’observer le croissant lunaire. D’un côté, la Commission nationale de concertation sur le croissant lunaire (CONACOC) soutenue par la majorité des confréries religieuses et par l’État affirme que la lune n’a pas été aperçue dans le pays. Conséquence : le jeûne commence le dimanche 2 mars. De l’autre, la Coordination des musulmans du Sénégal pour l’observation du croissant lunaire, une structure plus encline à s’aligner sur les décisions de l’Arabie Saoudite et d’autres pays musulmans, soutient que la lune a bien été aperçue, notamment à Sadio (Diourbel), ainsi qu’en Gambie, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Tchad, au Niger, en Mauritanie et en Arabie Saoudite. Verdict : le premier jour de ramadan tombe ce samedi 1er mars. Cette scission s’est encore une fois matérialisée par une scène devenue presque rituelle : une partie des sénégalais entame le jeûne, pendant que l’autre finit son dernier repas. Une habitude qui, au fil du temps semble être entrée dans le patrimoine immatériel du pays. Au-delà du simple constat d’une divergence dans l’observation du croissant lunaire, cette dualité pose une question plus profonde : celle du rapport entre science et foi. L’Arabie Saoudite et plusieurs autres pays musulmans ont depuis longtemps tranché en intégrant les calculs astronomiques dans la détermination du début et de la fin du mois de ramadan. Grâce aux progrès scientifiques, il est aujourd’hui possible de prévoir avec précision les apparitions lunaires bien avant qu’elles ne soient visibles à l’œil nu. Par contre, au Sénégal, comme dans d’autres nations attachées aux méthodes traditionnelles, l’observation visuelle du croissant lunaire reste la règle. Cette approche, bien que fidèle aux anciens principes, laisse une large place à l’incertitude et à la subjectivité. Il suffit d’un ciel nuageux, d’une mauvaise transmission des informations ou de divergences dans l’interprétation des témoignages pour que les décisions diffèrent. Dans ce contexte, faut-il absolument s’aligner sur l’Arabie Saoudite au risque de sacrifier la souveraineté religieuse du pays ? Ou faut-il maintenir une observation locale, quitte à être en décalage avec une bonne partie du monde musulman ? Derrière cette bataille du croissant lunaire se cache un enjeu plus profond : celui de l’autorité religieuse au Sénégal. La Commission Nationale du Croissant, qui bénéficie du soutien des principales confréries (tidianes, mourides, layènes, khadres) et de l’État du Sénégal, revendique son rôle de référent religieux officiel. Son approche repose sur un consensus national basé sur l’observation directe de la lune. En face, la Commission d’Observation du Croissant Lunaire, bien que minoritaire capte une frange non négligeable de la population musulmane sénégalaise, notamment les fidèles qui privilégient une connexion plus étroite avec l’Arabie Saoudite et les décisions du monde musulman globalisé. Elle met en lumière la pluralité des courants de l’islam au Sénégal et l’absence d’une autorité religieuse unique capable d’imposer une décision incontestable.L’ironie de cette situation, c’est que le ramadan, censé être un mois de piété, de rassemblement et de solidarité, commence chaque année au Sénégal par une division. Pourtant, au-delà de la divergence des dates, l’essentiel est ailleurs. Qu’on ait commencé à jeûner le 1er ou le 2 mars, le vrai enjeu du ramadan reste l’intention, la foi et l’engagement spirituel. Le mois sacré est avant tout une période de dévotion, de purification et de rapprochement avec Dieu. C’est l’occasion de multiplier les bonnes actions, de renforcer la cohésion sociale et de se recentrer sur l’essentiel. Si cette polémique a le mérite de susciter le débat, elle ne doit pas faire perdre de vue l’objectif final : la quête de la bénédiction divine. Que l’on suive l’observation locale ou que l’on s’aligne sur les Saoudiens, que l’on jeûne depuis le 1er ou le 2 mars, une chose est sûre : Allah jugera les intentions bien plus que la date du début du jeûne. En attendant, comme chaque année, le Sénégal continue de jongler entre tradition et modernité, entre autonomie spirituelle et alignement international. Et tant que la lune sera sujette à interprétation, il y aura toujours deux Sénégal, au moins pour le premier jour de ramadan.
Mamadou Elhadji LY / CESTI

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