SÉNÉGAL - POLITIQUE : ANALYSE DES LISTES DE CANDIDATURES ET ENJEUX POLITIQUES
Le processus électoral en vue des législatives anticipées du 17 novembre 2024, prévu pour élire les membres de l'Assemblée nationale du Sénégal, prend une tournure décisive. Le 7 octobre dernier, le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, en charge de l’organisation des élections, a rendu public l’arrêté officialisant les listes de candidatures reçues par la Direction générale des élections (DGE). Parmi les 48 dossiers déposés, seules 41 listes ont été jugées recevables. Ce tri sélectif, dicté par des considérations strictes du Code électoral, éclaire non seulement les dynamiques politiques actuelles du Sénégal, mais préfigure également la nature des batailles électorales à venir. Cet article offre une analyse approfondie des enjeux liés à ces législatives anticipées, en tenant compte des forces en présence, des stratégies politiques, et des défis auxquels le régime du président Bassirou Diomaye Diakhar Faye devra faire face.
Un cadre législatif rigide et l’élimination de six listes
La première observation qui se dégage de l’arrêté ministériel est la rigueur avec laquelle les candidatures ont été examinées. Parmi les 48 listes déposées, six ont été rejetées pour non-conformité aux exigences du Code électoral. Il est notable que certaines de ces listes ont été éliminées pour des raisons techniques, telles que l'absence de documents requis ou le non-respect des critères de parité, un aspect crucial dans le système électoral sénégalais. L'article L.173 du Code électoral, qui régit notamment la composition des listes proportionnelles et majoritaires, a été un obstacle pour de nombreux partis et coalitions.
Ainsi, la coalition « Alliance samm sunu Sénégal » a vu sa candidature rejetée pour avoir déposé une liste incomplète, tandis que l’entité indépendante « Front éthique républicain avec Mamadou Sidibé » a été exclue pour avoir présenté une liste proportionnelle défaillante, sans suppléants. Ces exemples illustrent la manière dont la complexité du cadre législatif peut rapidement devenir un piège pour ceux qui n'y prêtent pas une attention suffisante. L’impossibilité de compléter la liste avec des suppléants témoigne d’un manque de préparation ou d'une insuffisance dans le recrutement de candidats, ce qui, en soi, reflète un déficit de structuration au sein de ces mouvements politiques.
D'autres coalitions ont été écartées pour des infractions liées au non-respect de la parité. La coalition « Rv naatangue », par exemple, n'a pas su équilibrer sa liste de suppléants selon les exigences de l’article L.149 du Code électoral. Cette exigence, bien que pertinente pour promouvoir la représentation des femmes en politique, reste une contrainte organisationnelle pour les partis moins structurés ou mal préparés.
Les conséquences politiques des rejets
Si l’élimination de ces six listes peut sembler d’ordre technique, ses implications politiques sont profondes. Tout d'abord, ces exclusions réduisent la diversité des choix offerts aux électeurs, limitant la compétition politique. En outre, l'exclusion de certains partis mineurs ou indépendants pourrait renforcer la domination des grandes coalitions. Cela pourrait également signifier que des segments de l’électorat, notamment ceux soutenant ces petites formations politiques, pourraient se retrouver sans représentation, ce qui pourrait affecter la participation globale aux élections.
Ces législatives sont cruciales pour le régime du président Bassirou Diomaye Diakhar Faye, élu en mars dernier avec 54,28 % des suffrages. Après des mois de tensions entre le gouvernement et l'Assemblée nationale, contrôlée par l'ancienne majorité, la dissolution de cette dernière, le 12 septembre dernier, est une tentative de rééquilibrer les forces politiques en présence et de consolider le pouvoir présidentiel. Le rejet de certaines listes pourrait ainsi indirectement favoriser les partis qui soutiennent le président, créant un terrain plus favorable pour l’émergence d'une nouvelle majorité pro-gouvernementale.
Les grandes coalitions à l’épreuve de la loi électorale
Les grands partis politiques, notamment ceux regroupés sous les bannières de coalitions telles que « Takku wallu Sénégal », « Defar sa gokh », ou encore le mouvement indépendant ALSAR, ne sont pas non plus épargnés par les exigences du Code électoral. La coalition « Takku wallu Sénégal », composée du Parti démocratique sénégalais (PDS) et de l’Alliance pour la République (APR), a vu ses candidatures rejetées dans certaines circonscriptions clés, notamment le département de Bakel et celui de l'Afrique de l’Ouest. Ces rejets, résultant d’erreurs sur la composition des listes, fragilisent la présence de cette coalition sur le territoire national et au sein de la diaspora.
Le fait que cette coalition, dont Macky Sall est la figure de proue, ait commis des erreurs dans la soumission de ses listes dans des départements aussi importants que Bakel, pourrait affecter son poids électoral. L'absence de cette coalition dans ces circonscriptions, bien que limitée, pourrait avantager d'autres partis, en particulier ceux proches du pouvoir en place. La gestion rigoureuse des listes reflète une volonté du ministère de l'Intérieur de maintenir un processus transparent et conforme aux règles, mais elle peut également être perçue comme une manœuvre indirecte pour affaiblir les partis d'opposition.
La coalition « Defar sa gokh », quant à elle, a également vu sa liste partiellement rejetée dans le département de Pikine pour absence de suppléants. Ce rejet, tout comme celui de l'entité indépendante ALSAR dans le département de Thiès, montre à quel point les grandes coalitions peuvent être vulnérables aux erreurs administratives, malgré leur expérience politique et leur structuration.
Les enjeux pour le nouveau régime
Pour le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye, ces élections législatives anticipées représentent un enjeu fondamental pour l’avenir de son régime. Son élection à la tête du pays a été marquée par une victoire électorale rapide, mais aussi par une situation politique tendue avec l’Assemblée nationale. La dissolution de cette dernière a été perçue comme un acte décisif pour rétablir l’ordre politique et permettre à son gouvernement de fonctionner sans les entraves d’une opposition majoritaire au Parlement. Ces élections sont donc une opportunité pour le président de renforcer son contrôle sur l'appareil législatif et d’imposer ses réformes.
Cependant, l'enjeu ne se limite pas à la simple reconquête de la majorité parlementaire. Le président doit également veiller à maintenir un équilibre entre les différents courants politiques qui composent la scène nationale, tout en apaisant les tensions sociales. L'absence de certaines formations politiques dans la course pourrait exacerber les frustrations, notamment chez les électeurs qui se sentent exclus du processus politique.
Un tournant pour la démocratie sénégalaise
Ces élections législatives anticipées sont un test pour la démocratie sénégalaise. Le processus électoral en cours, bien que marqué par des exclusions strictes, doit maintenir un équilibre entre rigueur législative et pluralisme politique. Les prochaines semaines seront déterminantes, car les partis encore en lice devront redoubler d'efforts pour mobiliser leur électorat et s’assurer une place au sein de la nouvelle Assemblée nationale.
Le sort de ces élections ne dépendra pas seulement des forces en présence, mais également de la capacité des institutions sénégalaises à garantir un scrutin transparent et inclusif. Les erreurs commises par certains partis témoignent d'un besoin urgent de renforcer la formation et la préparation des acteurs politiques aux exigences du processus électoral, afin d'éviter que des éléments techniques ne faussent le jeu démocratique.
En conclusion, ces élections législatives anticipées constituent un moment charnière pour le Sénégal. Elles offrent au président Bassirou Diomaye Diakhar Faye une chance de consolider son pouvoir, mais elles exposent également les fragilités du paysage politique national. Les prochaines semaines seront cruciales pour déterminer l’issue de ce scrutin qui pourrait bien redéfinir l’avenir politique du pays pour les années à venir.
Mamadou Elhadji LY / CESTI

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